Les couleurs fétiches et plantes totem

Un rose tyrien très lumineux s’obtient avec le jus des fruits du raisin d’Amérique (Phytolacca americana). Cette plante vivace, également appelée teinturier ou encore plante à encre rouge, a été introduite comme plante décorative en Europe depuis le sud de l’Amérique du nord au XVIIème siècle. Considérée comme invasive, elle est fréquente dans les jardins et squares, friches, talus, remblais, bords des chemins, voire dans les cultures. L’encre de raisin d’Amérique est tout simplement le jus des fruits bien mûrs, récoltés en fin d’été – début d’automne. Pour limiter la teneur en sucre, congeler les fruits puis récupérer le jus qui s’écoule naturellement quand les fruits décongèlent, sans les presser. 100 g de fruits fournissent environ 50 ml de jus ou encre. Les fruits décongelés peuvent être congelés à nouveau et réutilisés tant qu’ils contiennent du jus. Ce colorant, autrefois très utilisé pour teinter les vins trop clairs, contient des saponines, substances purgatives. Cette encre est celle qui se conserve le moins longtemps ; 2 à 3 mois avant de fermenter et virer au marron.

 

Le bleu outremer du chou rouge (Brassica oleracea f. rubra) est très profond. Le chou haché peut être bouilli pendant plusieurs minutes (mettre le chou dans de l’eau frémissante, sans faire bouillir, si on veut conserver son goût pour le consommer ensuite). Le jus récupéré est réduit à feu moyen pour concentrer les pigments et fournir une encre très colorée en bleu glacier à violet. L’encre de chou rouge contient des anthocyanes qui ont la propriété de changer de couleur en fonction du pH (mesure de l’acidité – basicité). Elle devient :

  • Rose à rouge en milieu acide (en ajoutant du jus de citron ou du vinaigre blanc),
  • Bleu violet à mauve en milieu neutre à légèrement basique (eau du robinet sans additif ou en ajoutant du sel marin),
  • Vert en milieu basique (en ajoutant du bicarbonate de soude ou des copeaux de savon de Marseille),
  • Jaune en milieu très basique, et l’encre ne peut alors plus changer de couleur si elle redevient plus acide.

 

Le vert tilleul des feuilles de micocoulier (Celtis australis) est très doux. Cet arbre, fréquemment planté en ville car il tolère bien la pollution, fournit beaucoup de petites feuilles une grande partie de l’année. En décoction à feu doux des feuilles hachées et après ajout d’un peu de sulfate de cuivre, l’encre se colore en joli vert.

Un vert vif à légèrement bleuté, très lumineux, peut être produit avec les extrémités fleuries de l’armoise commune (Artemisia vulgaris ; Tchernobyl en ukrainien), récoltées pendant l’été en début de floraison. Cette plante, herbacée vivace de grande taille (jusqu’à plus d’1 m de haut) et qui pousse en touffes, est facile à identifier grâce à ses feuilles à forte odeur proche de l’absinthe, vertes dessus mais blanches dessous et ses tiges rougeâtres. Parfois cultivée comme ornementale ou condiment, elle est très commune le long des chemins, sur les talus et dans les friches, sur les sols riches en azote. En décoction à feu doux des extrémités fleuries hachées grossièrement on obtient une encre beige à jaune ocre qui devient verte après ajout de sulfate de cuivre.

 

Le jaune d’or des sommités fleuries des verges d’or (Solidago virgaurea et S. canadensis) est vif et très lumineux. Les verges d’or, qui poussent en massifs denses de grandes plantes vivaces, sont facilement reconnaissable en été, avec leurs grandes inflorescences en pyramide longue au sommet de la tige, de couleur jaune brillant. L’espèce canadienne, invasive en Europe, pousse fréquemment le long des talus et des chemins, dans les friches, les terrains incultes et les milieux humides. La décoction à feu doux des sommités fleuries hachées fournit une encre jaune vif très lumineuse.

 

Un sépia ou brun chocolat, très chaud, peut être obtenu simplement avec une décoction de café (Coffea spp.). Une réduction à feu moyen de marc de café dans de l’eau, un café turc ou un café très serré, fournissent une encre d’un très beau brun, rappelant la couleur de la glace au chocolat.

 

Le noir des feuilles d’ailante glanduleux (Ailanthus altissima) permet d’écrire à la plume sans limite. Ce grand arbre à croissance rapide est malheureusement très invasif, et donc trop fréquent, partout, en ville, dans les friches et les talus, le long des routes et des voies ferrées. Ses grandes feuilles, découpées en folioles, peuvent donc être récoltées facilement une grande partie de l’année. En décoction à feu doux des folioles hachées et après ajout d’un peu de soupe de clou, l’encre devient noire.


Orange ou vert, sont les couleurs classiques des pelures d’oignons (Allium cepa). Depuis longtemps, les pelures externes sèches et colorées des oignons cultivés – blancs ou jaunes et rouges – sont utilisées en teinture ou en peinture. En Europe de l’est et en Russie, l’oignon jaune sert à peindre les œufs à Pâques. Les indiens Navajos d’Amérique du nord emploient l’oignon rouge pour teindre la laine de leurs tuniques. La décoction des pelures d’oignons blancs ou jaunes fournit une encre de couleur orange vif à roux. La décoction des pelures d’oignons rouges donne une encre rouge vif (couleur de jus de framboise) mais qui vire très rapidement au vert bronze à kaki en séchant sur le papier.

christophe-henry
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